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Livre du mois
Emouvant et cynique, amer et drôle, "Le Lit vertical" jongle avec les genres. Avec une facilité déconcertante, Gus Rongy promène le lecteur du réalisme à l’étrange, du tragique au burlesque, du vécu à l’anticipation, de la chronique à la satire. Cohérent mais varié, un recueil qui touche toujours au but.

 
Le Quotidien et l’actualité
   
 
Faut que ça crie, que ça se cogne et se fasse des bleus. Tous, nous sommes friands de l’histoire dans ce qu’elle a de plus théâtral et d’éminemment spectaculaire. Comprenez, on veut de l’extraordinaire, du qui-nous-fera-oublier-notre-quotidien, des scénarios qui oblitéreront notre immersion dans le cours insensible du temps. C’est qu’on n’en peut plus de nos vies qui sont, paraît-il, comme des fleuves tranquilles, des mares placides, des mers d’huile où rien ne se passe. Oui, on veut des tempêtes, des vents force 4, des héros auxquels se cramponner. On se cherche des Ulysse…
En ce mois de juillet, il s’agit cependant moins de comprendre à quoi tient cette rupture entre l’apparente indolence de nos existences et le grandiose, que de se plonger dans des œuvres issues d’horizons divers, qui tentent de surmonter cette opposition et de capter la brutalité et les basculements constants dont nous sommes les objets. Somme toute de décrire l’aventure heureuse ou mortifère que constitue chacune de nos journées…
D’aventure, il en est justement question dès les premières pages de "L’Alger-Rien" de Smaini Badr Eddine, texte hybride qui s’ouvre sur des récits mettant en scène d’implacables justiciers, des supers héros dotés de capacités à pulvériser les murs. Des figures familières qui tiennent actuellement le haut de l’affiche… Sauf que les personnages de ces nouvelles sont loin d’être lisses. Liés par le même traumatisme, l’inceste dont ils ont été les victimes, ils sont les prête-noms d’un auteur qui quitte les rives de la fiction pour se dire, expliquer la suspension de sa propre vie, ses impossibilités depuis l’intrusion de l’irréparable dans son enfance. Tout en abîmes, en résonances douloureuses, en tentatives de transcender la paralysie née de l’horreur, cette œuvre située à la confluence de l’autobiographique et du romanesque révèle la double face des histoires que l’on se raconte: rassurantes mais toujours incapables de se confronter au réel dans toute sa violence.
Ce texte touche alors au plus près notre fantasme commun d’être invincible et de pouvoir affronter tout le Mal, porte l’envie de s’oublier ou de se transformer pour fuir ses identités… Et pourquoi pas devenir comme les personnages clinquants du roman de Jonathan Sasca, "Fondus et enchaînés"? Certes la vie des gens de la Riviera est moins détonante, mais qui irait se plaindre d’un présent doré, fantasque, dandy, occupé au seul soleil? Un astre qui irradie et échauffe les passions, qui fait s’accroître les ombres ou place les secrets sous sa lumière crue. Un aveuglement vers lequel se dirigent Nelson et Andréa, le majordome et le maître, les deux amants de ce récit qui, au gré de leurs accords et désaccords, font voler leurs proches en éclats. Noir, s’enfonçant dans une ambiance de plus en plus électrique, ce roman aux ressorts tragiques perce l’indolence des apparences et laisse peu à peu exhaler les senteurs-poisons du passé. Vénéneux…
Ainsi, nulle placidité des jours qui défilent. En eux se fomentent, s’enracinent et s’embryonnent les tensions, les ressentiments, les révoltes, les "assez". Cette sourde montée transparaît d’ailleurs au sein du roman d’Ahmed Bencherif, "Marguerite". Sous les latitudes algériennes de la fin du XIXe siècle, cette fresque décrypte, au travers des mœurs d’une petite communauté villageoise et agricole, le fonctionnement d’un système colonial totipotent qui vous plante la rage au ventre et au cœur à force de vous brimer et de vous déposséder. Procédant d’une approche microcosmique de la colonisation française, cette œuvre où les crispations vont grandissantes se démarque par sa volonté d’appréhender, bien avant la Révolution, la lente maturation d’une insurrection toujours-déjà contenue en germe.
Susceptible de s’emballer à tout instant, le présent ne cesse donc, imperceptiblement, de muter. Porteur d’évolutions et de changements tant personnels que sociaux, il s’écoule dans une infinie succession de fin et de commencement. Une dialectique à l’origine du recueil de nouvelles de Liliane Hammès, "Album, après trois ans". Chroniqueuse réaliste et sensible, l’auteur donne ici vie à une galerie de personnages que certains reconnaîtront et qui s’apprêtent tous à franchir un nouveau palier, à laisser derrière eux l’état d’innocence. Par là même, elle compose des textes-chrysalides dont le contexte – une France d’après-guerre entrant de plain-pied dans une ère plus moderne – est loin d’être anodin et gratuit. Et une timide nostalgie, de discrets regrets d’habiter un recueil tout en retenue…
Quatre œuvres où l’inimaginable surgit aux détours du présent et qui nous posent finalement toutes la même question: qu’avons-nous besoin de nous dissimuler derrière des êtres hors du commun, alors que le commun, justement, est ce qui doit toujours être résolu et dépassé...


Détail des livres cités
Fondus et enchaînés
Fondus et enchaînés
par Jonathan Sasca

Prix papier :   25 €   23.75 €   (-5%)
L’indolence de la Riviera. Son soleil paresseux. Ses figures aussi excentriques que désabusées qui cachent, derrière leur affabilité outrancière, une sourde détresse. Un contexte quasi idyllique, et pourtant… Récit orageux, "Fondus et enchaînés" soulève le voile des apparences pour nous révéler le désarroi et l’obscur passé de personnages masqués. De Nelson, l’enfant terrible, au narrateur, dévoué à une mère éteinte; de Daisy, l’alcoolique esseulée, à Andréa, le troublant majordome, Jonathan Sasca brosse le portrait d’hommes et de femmes pris dans la tempête, confrontés à leurs fantômes intimes, qu’il s’agisse des trépassés ou de leurs propres lacunes.
Album, après trois ans
Album, après trois ans
par Liliane Hammès

Prix papier :   13 €   12.34 €   (-5%)
Pourquoi Liliane Hammès intitule-t-elle ce recueil de nouvelles "Album"? Une ébauche de réponse réside peut-être dans son souci de capter l’air d’un temps évanoui et de se focaliser sur le quotidien de personnages ordinaires. Seulement ordinaires? Non car chacune de ces histoires dit, à sa manière, ce que peut représenter l’effondrement d’une ère, la fin d’un âge, qu’il soit historique et personnel. Derrière l’éphémère et le volatile, ces nouvelles qui fonctionnent comme des instantanés photographiques illustrent donc, entre crépuscule et aurore, le délicat passage d’une époque à une autre.
L'Alger-Rien
L'Alger-Rien
par Smaini Badr Eddine

Prix papier :   25 €   23.75 €   (-5%)
Caïn Adam le justicier, Eden Adam l’ange, Sunrise l’adolescent… Chacune de ces figures romanesques fonctionne comme projections et reconstructions de soi. Dans l’accomplissement de leur vengeance et l’épanouissement de leurs sentiments amoureux, chacun de ces hommes est une autofiction issue de la barbarie première, né des métamorphoses d’un "je" annihilé. Tous tentent ainsi, dans ces récits gigognes et interconnectés, de sauver l’enfant à jamais dévasté, de lui organiser, entre univers mystico-fantastique et bluette, une fuite hors du réel. Mais la création littéraire a-t-elle seulement ce pouvoir? Un labyrinthe littéraire dont vous ne sortirez pas intact.
Marguerite
Marguerite
par Ahmed Bencherif

Prix papier :   27 €   25.65 €   (-5%)
Marguerite n’est qu’une petite ville. Pourtant, à elle seule, elle incarne l’Algérie colonisée. Elle est un microcosme derrière lequel se devine le portrait de tout un pays soumis à la domination. Mais Marguerite, c’est aussi une cité qui s’est soulevée et insurgée, dévoilant l’image d’un peuple qui n’a pas accepté la colonisation. Avec ce roman éponyme, fresque historique et sociale grandiose et minutieuse, Ahmed Benchérif fait le portrait d’une Algérie qui, à peine soumise, est déjà prête à défendre son indépendance et à repousser tous les jougs. Ainsi, ce premier tome est un préambule, une plongée dans l’aberration du système colonial, un moyen de saisir sur le vif, à travers une galerie de personnages réalistes, les sentiments et vexations de toute une communauté asservie. Il est une matrice, le lieu de naissance et de croissance des rêves les plus périlleux, le premier acte d’un combat pour l’indépendance qui s’incarne dans la figure de Hamza, adolescent idéaliste et désireux d’infléchir une histoire trop douloureuse.
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